Archives mensuelles : janvier 2010

Information [ou] spectacle ?

Aéroport International Toussaint Louverture de Port-au-Prince,
Haïti, 20 janvier 2010

Avant même de savoir que j’allais me joindre en tant que réalisateur et caméraman, à une mission à Port-au-Prince avec le CECI, j’avais un trop-plein d’informations ou plutôt de non-informations et de redites (voir mon entrée « Sanaa, Kiev et Port-au-Prince »). Cela n’était qu’à peine 48 heures après le séisme. C’est vous dire aujourd’hui…

*

Toujours avant mon départ pour Haïti et dans le même article sur mon blogue, je me demandais comment photographier ou filmer une telle catastrophe humaine. Une question qui me hante souvent, ici comme ailleurs, à cause de la nature même de mon travail et de mon médium de prédilection : l’image ; photographique et ou vidéographique.

Pour tenter de répondre à cette question du « comment filme-t-on l’autre », dans un moment de crise ou pas, j’essaie de garder en tête comment je ferais si j’étais à Montréal, si je filmais des gens près de moi. Ou je me mets à la place de la personne : aimerais-je être filmé par des étrangers à un moment où je suis si vulnérable ? À l’instant où je viens de perdre mon enfant, ma femme, un proche ?

Parce que je ne comprends toujours pas pourquoi montre-on des corps ou des gens en crise, sans gène, alors qu’on ne le ferait pas chez nous si une telle tragédie humaine arrivait. Souvenons-nous, à part quelques corps qui tombaient des tours jumelles du World Trade Center, avons-nous vu des images de cadavres sous les décombres ? Alors pourquoi peut-on le faire avec les victimes à Port-au-Prince ? Et avec une telle insistance ?

Dans l’article « Le choc des ondes qui choquent » de Stéphane Baillargeon dans Le Devoir, il cite François-Marc Bernier du département de communication de l’Université d’Ottawa :

« […] Il [François-Marc Bernier] rappelle toutefois que les reporters doivent respecter de strictes et contraignantes balises morales. «Il n’y a pas d’éthique de crise, dit-il. Les mêmes règles s’appliquent toujours, partout. Les gens dans la rue à Port-au-Prince, blessés ou morts, ont droit à autant de dignité que les gens dans la rue à Montréal. Il n’y a donc aucune raison de les harceler, de les filmer contre leur gré, sur des civières par exemple. Les patrons des entreprises de presse accepteraient-ils d’être filmés ainsi par leurs employés?»

[...] »

Une réflexion très pertinente.

*

La veille de mon retour à Montréal, j’apprenais que la reporter et chef d’antenne de Radio-Canada Céline Galipeau venait d’arriver à Port-au-Prince et me demandais pourquoi devait-on faire un tel spectacle avec les informations. Et quelle ne fut pas ma surprise – lire déception — de voir sur les ondes de la télévision d’État de tels « reportages ». Je poursuis avec Stéphane Baillargeon dans Le Devoir :

« […] Une envoyée très spéciale de Radio-Canada a accompagné une Canadienne cherchant à s’introduire avec sa mère sur le terrain de l’ambassade. Les a-t-elle seulement aidées, même sans le vouloir ou le savoir ?

[…] »

« […] Les reportages de Céline Galipeau la montraient autant que les victimes ou les secouristes: l’animatrice-vedette au chevet d’une amputée par-ci, l’animatrice-vedette dans un bateau par-là.

[…]

N’empêche, la demande demeure pertinente: pourquoi montrer autant les reporters? «C’est une affaire de marketing: les entreprises médiatiques valorisent beaucoup leurs vedettes, commente alors le professeur Bernier. Il faut aussi comprendre que c’est plus économique d’avoir des journalistes en direct, à l’antenne. Un reportage coûte cher et prend du temps. Une conversation coûte peu et meuble le temps d’antenne. C’est pourquoi on utilise beaucoup ce moyen dans les réseaux d’information continue. C’est pourquoi on l’utilisera toujours plus partout.»

Nécessité fait loi… »

Triste réalité de l’information devenu spectacle.

Second tour aux élections présidentielles en Ukraine

Zaporizhzhya, Ukraine, décembre 2004

Cinq ans après la révolution orange en Ukraine que l’Occident avait tant appuyé, qu’en reste-t-il ? Dimanche qui vient, les deux candidats restants, Viktor Ianoukovitch et Ioulia Timochenko se font la lutte, mais ne semblent pas être en très grande contradiction vis-à-vis de leur voisin russe. Pas surprenant pour Viktor Ianoukovitch le candidat d’alors, défait par Viktor Iouchtchenko ouvertement anti-russe. Toutefois, cela ne va pas de soi pour la candidate Ioulia Timouchenko qui a exercé le rôle de première ministre du président actuel, qui a perdu son pari pour un second mandat.

On se souviendra aussi de la jeunesse qui avait envahi les rues de Kiev avec leur tente et l’espoir d’un renouveau pour ce pays de l’ancien bloc de l’Est.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Que représentent les deux candidats à la présidence du pays, pays à l’ombre de la Russie qui veille toujours? Pays que l’Occident aimerait bien voir basculer de son côté.

*

En décembre 2004, j’ai participé à une délégation d’observateurs internationaux qui ont supervisé le second tour des élections présidentielles qui se sont déroulées sous certaines tensions.

Haïti: souveraineté, démilitarisation et reconstruction nationale

Centre-ville de Port-au-Prince, 18 janvier 2010

Alternatives vient de mettre sur son site web un mémoire proposé dans le cadre de la rencontre des « amis d’Haïti » tenue à Montréal lundi dernier, le 25 janvier 2010.

«Haïti: souveraineté, démilitarisation et reconstruction nationale», dont voici un court extrait:

«Dans ce contexte, Alternatives souhaite à la fois mettre l’accent sur ce que nous considérons comme étant les priorités d’un éventuel plan de reconstruction dans une perspective de développement social, économique et démocratique d’Haïti et à la fois exprimer toute notre inquiétude quant à la militarisation actuelle de l’aide internationale.

«Il faut refuser de reproduire les mêmes erreurs historiques qui ont appauvri et fragilisé Haïti. S’il existe une « opportunité » dans un tel désastre, c’est celle de réellement mettre en place des structures et des cadres économique, commercial et politique qui permettront à Haïti et aux Haïtiens d’aspirer à un meilleur avenir .

«Le plan de reconstruction nationale d’Haïti doit se baser sur les principes suivants :

  • La gestion de la reconstruction doit être résolument haïtienne, faite et menée par les Haïtiens et pour les Haïtiens;
  • La souveraineté alimentaire doit être au cœur de la stratégie de reconstruction du pays;
  • Toutes les dettes internationales d’Haïti doivent être annulées. La reconstruction du pays ne
  • peut mener à une nouvelle forme d’endettement du pays;
  • L’aide internationale ne doit plus être conditionnée aux intérêts des pays donateurs;
  • La population haïtienne et la diaspora doivent être au cœur de la reconstruction comme de la relance économique;

«Une fois encore, nous sommes inquiets de la réponse militaire, unilatérale américaine, qui fut apportée au désastre. Si la question de sécurité est importante, rien ne justifie une telle présence étrangère alors que la force de l’ONU – la MINUSTAH – est déjà sur place. La reconstruction peut, et doit être organisée par des forces civiles, internationales mais SURTOUT locales.

[...]»

Le reste du document se développe autour de sept points importants:

1. Interventions étrangères : tirer les leçons du passé ;

2. Reconstruire sur de nouvelles bases ;

3. Reconstruction, gouvernance et souveraineté nationale ;

4. Reconstruire… sans dette, souverainement ;

5. Relancer l’économie agro-alimentaire ;

6. Reconstruction, développement économique et formation professionnelle ;

7. Habitation et accès foncier.

De retour de Port-au-Prince

Port-au-Prince, Haïti, 19 janvier 2010

Nous sommes donc revenues mercredi, sur le vol humanitaire d’Air Transat arrivé avec 36 tonnes de matériel médical ainsi que d’une vingtaine de médecins et infirmiers, le tout, coordonné par le CECI.

Malheureusement, l’avion a fait le voyage du retour qu’avec une soixantaine de passagers. Malgré la quantité de demandes à traiter et des moyens réduits causés par le tremblement de terre, il est inexcusable que le gouvernement fédéral ne soit pas en mesure d’accélérer le processus bureaucratique pour les citoyens canadiens qui veulent revenir au pays et qui ont perdu leur passeport dans les décombres de leur maison.

*

Avant mon départ, je me posais la question : comment peut-on filmer ou photographier une telle tragédie humaine ? Je n’ai pas trouvé la réponse. Pour m’aider, j’avais dans mes bagages un livre de Susan Sontag Devant la douleur des autres que je n’ai pas eu l’occasion de feuilleter. J’avais les deux pieds dedans et peu de temps pour une pause réflexion. Je m’y attarderai dans les prochains jours.

Mais la question des médias, son comment, son pourquoi et surtout sa pertinence m’a tout de même rattrapé. Alors que nous étions encore à Port-au-Prince, mon collègue et ami le photographe Benoit Aquin m’a fait lire l’article « Haïti, le défi médiatique » du chroniqueur « médias » Paul Cauchon dans le Devoir dont voici quelques extraits :

« Haïti, le défi médiatique »

Paul Cauchon, 18 janvier 2010

« La catastrophe en Haïti pose de véritables défis médiatiques. Défi de la pertinence, du respect, défi aussi de bien mettre en contexte les informations sans sombrer dans le voyeurisme.

« C’est le genre de situation où les médias marchent sur la corde raide. D’autant plus qu’ils n’ont pas le choix de sortir de leur réserve, jouant aussi le rôle de courroie de transmission pour les demandes d’aide, les collectes de fonds, etc.

[…]

« Mais déjà vendredi, sur notre site Internet, des lecteurs lançaient un débat: y a-t-il trop de journalistes à Haïti? Nuisent-ils à l’organisation des secours?

Il est indéniable que l’on a absolument besoin des médias sur place pour témoigner de la situation, et les journalistes qui y sont envoyés doivent travailler dans des conditions difficiles, alors qu’ils baignent vraiment dans l’horreur, avec tous ces morts sur les trottoirs, et ces blessés «stationnés» dans des parcs sans aucun médicament.

Évidemment, quand on voit la vedette de CNN, Anderson Cooper, braquer son micro sur les cris d’une jeune adolescente qui était ensevelie sous les décombres pendant que des secouristes tentaient de la sortir de là sans aucun outil, on a vraiment le goût de lui dire «lâche ton micro et va donc les aider à soulever le morceau de béton!» (la jeune femme a finalement été sauvée).

Pourtant, on doit accepter le fait que les médias se ruent en troupeau dans les rues de Port-au-Prince, parce que de toute façon le silence médiatique serait pire. Et le nombre de médias sur place est une garantie que l’organisation de l’aide sera surveillée. Peut-être pas une garantie à 100 %… mais croyez-vous vraiment que ce serait mieux si tous les médias partaient?

La présence de Radio-Canada, pour ne prendre que cet exemple, nous a fait prendre conscience samedi que le séisme avait fait d’énormes ravages à l’extérieur de Port-au-Prince, ce que l’on ne savait pas encore. Car Radio-Canada semble avoir été un des premiers médias à se rendre dans d’autres villes que la capitale, pour constater un degré d’horreur aussi élevé.

Tout est dans la façon de montrer les choses. Cette fin de semaine, TVA a diffusé un reportage de Richard Latendresse qui n’a vraiment pas fait honneur à la profession. Le journaliste a poursuivi un camion qui venait de ramasser des corps, se mettant lui-même en scène sans vergogne comme si l’on était dans un film («on va le suivre, on ne sait pas où il s’en va»), répétant sans cesse d’un ton mélodramatique que l’on était en train de voir des cadavres, filmant sans aucun problème le déversement de corps dans une décharge (ça peut se raconter à l’écran sans être obligé de le montrer!), terminant son reportage avec cette phrase insultante: «C’est n’importe quoi.»

[…] »

J’abonde dans le sens du commentaire de Paul Cochon. Pour moi, la question n’est pas sur la quantité de médias, mais sur sa qualité. Le problème est qu’il y a trop d’information spectacle et de médias médiocres, pour être gentil. En fait, ici comme là-bas, il y a un manque criant de bon journalisme.

Une semaine après le séisme

Centre-ville de Port-au-Prince, 19 janvier 2010
Cathédrale de Port-au-Prince, 18 janvier 2010

Montréal – Mardi matin, dans certains quartiers de la ville, le trafic a repris. Le retour de l’essence sur le marché et les nombreux convois des casques bleus des Nations Unies dans le centre-ville ajoutés aux décombres qui encombrent partout, expliquent en partie la congestion sur certaines artères. Je crains que le chaos ne s’installe chaque jour davantage : avec tous ces étrangers qui arrivent chaque jours plus nombreux, les militaires, les convois armés…

Après cinq jours là-bas, deux mots me viennent : terrible et troublant.

Pour terminer, je me permets de citer de larges extraits d’un beau texte de Dany Laferrière, publié sur le site du Nouvel observateur à Paris.

« J’entends encore ce silence » par Dany Laferrière

« Le silence Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. Un silence assourdissant. On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé, il n’y a pas de morts. Quelqu’un a crié que ce n’était pas prudent de rester sous les arbres. On s’est alors réfugiés sur le terrain de tennis de l’hôtel. En fait, c’était faux, car pas une fleur n’a bougé malgré les 43 secousses sismiques. J’entends encore ce silence.

[…]

« Le temps Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin. Plus de radio, les antennes étant cassées. Plus de télé. Plus d’internet. Plus de téléphone portable. Le temps n’est plus un objet qui sert à communiquer. On avait l’impression que le vrai temps s’était glissé dans les soixante secondes qu’ont duré les premières violentes secousses.

« La prière Subitement, un homme s’est mis debout et a voulu nous rappeler que ce tremblement de terre était la conséquence de notre conduite inqualifiable. Sa voix enflait dans la nuit. On l’a fait taire car il réveillait les enfants qui venaient juste de s’endormir. Une dame lui a demandé de prier dans son coeur. Il est parti après s’être défendu longuement. Son argument, c’est qu’on ne peut demander pardon à Dieu à voix basse. Des jeunes filles ont entamé un chant religieux si doux que certains adultes se sont endormis. Deux heures plus tard, on a entendu une clameur. Des centaines de personnes priaient et chantaient dans les rues. C’était pour eux la fin du monde que Jéhovah annonçait. Une petite fille, près de moi, a voulu savoir s’il y avait classe demain. Un vent d’enfance a soufflé sur nous tous.

[…]

« La révolution

Le palais national cassé. Le bureau des taxes et contributions détruit. Le palais de justice détruit. Les magasins par terre. Le système de communication détruit. La cathédrale détruite. Les prisonniers dehors. Pendant une nuit, ce fut la révolution. »