En juin dernier, Marie-Pierre commençait sa 29ième semaine de grossesse.
Tout au long de la grossesse, je me suis aussi amusé à la photographier à l’aide d’une caméra moyen format, comme ici, plus bas, à la 25ième semaine.
Marie-Pierre, mai 2010
Ces photographies de bedaines ont été prises avec un appareil 120. Ce qui explique, en quelque sorte, le délai de « publication ». En plus du développement de la pellicule, il faut faire la numérisation… Cette caméra ne comprend pas que des avantages…
C’est dans l’avion qui me ramenait à Port-au-Prince en juin dernier que j’ai lu ce texte. Écrit le 6 septembre 2006 par Frankétienne, auteur, poète et artiste Haïtien, il a été publié dans « Une journée haïtienne » de Thomas C. Spear. Je cite de longs extraits où l’auteur parle de sa ville qu’est Port-au-Prince.
« Depuis mon réveil, aux premières poussées de l’aube, je me mets à penser au retour de Marie-Andrée qui vient de marouler un long séjour dans la cité des tours fantômes. Loin du pays. Loin de la maison. Loin de moi.
Au fond, je ne pense qu’à moi-même, à ma solitude incurable dans cette foutue ville port-au-princienne que j’aime avec rage. Avec hargne et douleur.
Seul, je me suis toujours senti seul. Et aujourd’hui encore, je me sens seul dans ce foutoir mouroir dépotoir d’infernal paradis. Je ne m’en suis jamais plaint. Je ne m’en plains pas. Je ne m’en plaindrai jamais. Toutes les déblosailles, les salopritures voluptueusement jouissives de ma ville miracle et malédiction m’habitent totalement. Elles sont dans mes tripes et ma tête.
[…]
Violences, viols, injustices, kidnappings. Tout cela sur fond de misère grinçante autour de minuscules îlots d’un semblant de bien-être et de bonheur chrysocalque. Un étrange cinéma à trame de peur, de stress, de douleur, de provocation, d’arrogance, de faux espoir, de répugnante résignation et de train-train répétitif de mal-vivre et de mal-être.
Arc-en-ciel de silence
l’imaginaire change de forme
et le corps se déplace lentement sous la lune des muettes métamorphoses
un soleil virulent me dévore les entrailles.
Il est midi.
[…]
L’âme reste rongée de violence au feu des mutations sauvages
La mort s’active au moulin des malheurs noyant rêves et chimères.
Rien. Plus rien. Absolument rien. Ni jour ni nuit. Ni temps ni lieu. Ni blanc ni noir. Ni chair ni feu. Ni bois ni pierre. Ni mâle ni femelle. Ni mer ni ciel. Ni toi ni moi. Ni plus ni moins. Ni œuf ni bœuf. Ni vent ni paille. Rien. Absolument rien que le dire hypothétique du non-dire infinitif.
Partir. Revenir. Une histoire d’amour à cheval d’arçon. Des trébuchements. Déséquilibre et chutes évités. Voir. Se revoir. Dire. Dédire et déparler jusqu’au délire.
Non-événement.
Non-fiction.
Non-retour.
Voyager vers le tout.
Voyager tout-partout.
Voyager vers nulle part.
Voyager vers la mort au tempo du néant aux infinis battements de rien définitif.
Un théâtre d’ombre et de rumeurs aux premières lueurs du crépuscule. Tumultueuses agitations à charge de pluie et de sang. Éclairs et bégaiement d’étoiles.
Je travers la ville pénombre d’inquiétude et de bruits sourds. J’avance dans un espace métissé de ténèbres et de clartés. Soudain j’arrive dans les environs de l’aéroport.
[…] »
***
Port-au-Prince mis en mot, en quelque sorte : ses contrastes, ses contradictions, ses joies, ses peines. « Ni jour ni nuit. Ni temps ni lieu. Ni blanc ni noir. »
Je reviendrai sur ce recueil de textes, « Une journée haïtienne » de Thomas C. Spear qui « initie un volume où les poètes, romanciers, auteurs de théâtre et autres nouvellistes annoncent et dénoncent, témoignent et illustrent le vivre à vif d’un peuple. Sans besoin de petite musique de nuit pour endormir ou pour travestir. […] appliqué à lire plus loin que le regard […] Spear transforme le voyage au loin en quête. Quoi de plus fertile ! [...] » Tiré de l’Avant-propos : Journée haïtienne : on en redemanderait ! d’Édouard J. Mounick.
Me voilà de retour de Port-au-Prince. Un second séjour de tournage depuis le séisme du 12 janvier dernier. Lors de voyages de production comme ceux-là, il m’est bien entendu difficile de porter mon attention ailleurs que sur le projet. J’ai donc dû laisser de côté mon appareil photo qui me suit toujours, et mes livres de lecture pour ne pas perdre le fil.
*
Depuis janvier, mais surtout depuis mai dernier, je tente de parfaire ma connaissance de la littérature haïtienne qui se limitait presque exclusivement à Dany Laferrière et Émile Ollivier dont j’ai retrouvé un des livres dans ma bibliothèque juste avant mon départ. Je me suis promis d’y revenir.
J’ai commencé mes devoirs avec « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain. À Port-au-Prince même, j’ai mis la main sur une édition haïtienne de « Les comédiens » de Graham Green, dont l’intrigue se passe à l’Hôtel Oloffson durant les pires années du régime de Papa Doc et sa célèbre et sanguinaire milice des Tontons Macoute.
Au cours des derniers jours, je me suis lancé à la recherche de sites d’intérêts sur Haïti. Un premier « répertoire » trouvé : le blogue « Papalagui, littératures éparses et ultrapériphériques » de Christian Tortel sur site des blogs du Monde, qui nous réfère à plusieurs pages sur Haïti, dont ce blogue de Jean-Marie Théodat. Ce matin, je suis tombé sur ce texte, « Le deuil des autres« , publié au lendemain des défaites du Brésil et de l’Argentine à la Coupe du monde en Afrique du Sud. L’auteur termine son article avec ce paragraphe – c’est moi qui souligne :
« Je me dis que le football n’est qu’un prétexte à une confrontation nécessaire entre des groupes dont c’est l’ultime raison d’exister, en l’absence d’actions et de projets de société qui les mobilisent en vue du bien commun et de l’intérêt général. Cette belle jeunesse à l’énergie profuse fourmille d’idées et de chantiers, mais il manque une vraie partition, une feuille de route claire pour diriger cette débauche de talents et cette saine passion vers des buts plus élevés qu’un simple carré de filet sur une pelouse factice. Un peuple qui accorde autant d’importance à une manifestation sportive à laquelle elle n’a même pas été invitée, alors que les décombres de la capitale sont encore fumants sous ses tentes, ne peut pas être tout à fait idiot, ni tout à fait insensible à la douleur. Je préfère y voir le signe d’une résilience réelle, d’un fairplay souverain dans la défaite sportive comme dans le deuil et qui semble y préparer. Il s’agit d’un signal envers les élites pour dire que ce peuple aussi rêve de victoires et de trophées, qu’il est encore capable de se mobiliser et de s’enthousiasmer pour des objectifs élevés. Bref, qu’il n’est pas enseveli ni abasourdi par la chute des murs. Qu’il est encore debout. « Se bite l’bite, l’poko tonbe ». Il a beau trébucher, il n’a pas encore touché le sol. »
Port-au-Prince – J’apprend que le film de Patricio Henriquez, « Sous la cagoule, voyage au bout de la torture » dont j’ai fait une parti de la direction photo (Afghanistan, Guatemala, Beyrouth, Canada), vient de se mériter le prix Gémeaux de Meilleur documentaire société. Bravo Patricio pour ce film important!
Aussi, le projet de web documentaire de l’ONF, PIB l’indice humain de la crise économique canadienne auquel je participe comme réalisateur sur le terrain et photographe a été nominé dans la catégorie pour meilleur documentaire, affaires publiques Web. Un très beau travail d’équipe toujours en production!
Port-au-Prince – Comme je l’imaginais le jour de mon départ, la torpeur des premières heures a laissé place à la nouvelle réalité. Ici le mot résilience prend tout son sens.
Port-au-Prince ne ressemble plus à ce que j’ai vu en janvier, au lendemain du séisme. Les gravats qui jonchaient les rues ont été pour la plupart retirés sinon poussés sur les côtés. Partout des monticules de ciment concassé et de poussière. Les trottoirs pullulent d’activités qui débordent sur les rues, ce qui aggrave le problème de circulation déjà criant. Des passants partout ; des écoliers et écolières, sac au dos, qui vont ou viennent de l’école, à toute heure de la journée. La ville grouille de petites besognes. Tous les espaces libres sont pris d’assaut par des tentes collées les unes sur les autres. Certainement une majorité de citadins vivent encore sous la tente: dans les camps ou dans leur jardin, pour les plus chanceux.
*
En tant que coréalisateur et caméraman, il m’est difficile de faire de la photographie. Je reviens donc sur les quelques images prise en janvier dernier, au lendemain du séisme. Je tenterai de me reprendre au cour des prochains jours.
St-Roch-des-Aulnaies, sur la rive sud du St-Laurent, 10 juin 2010
Tadoussac, sur la rive nord, 11 juin 2010
Trois jours sur les rives du fleuve St-Laurent, sur la route du Festival de chanson de Tadoussac, où nous avons assisté au spectacle de Pierre Lapointe.
Je viens de retrouver un texte que je publiais sur mon propre blogue, en avril de l’an dernier sur la possible fermeture d’AbitibiBowater… Fermeture qui se confirmait, pour l’usine de Dolbeau, quelques semaines plus tard, en juin de la même année.
Avril 2009 – En ces jours où on ne parle que de crise économique, je me suis amusé à faire un collage de textes au sujet de la faillite très probable d’AbitibiBowater. Pour ce faire, j’ai choisi, dans Le Devoir de samedi dernier le commentaire de Gilles Courtemanche (GC) intitulé “Les victimes de la crise” ainsi que l’éditorial de Jean-Robert Sansfaçon (JRS), “AbitibiBowater – Incompétence et mépris”.
***
« Avec 7500 employés et 9000 retraités, AbitibiBowater est l’un des plus importants employeurs au Québec. Endettée par-dessus la tête, la compagnie vient de se placer sous la protection des tribunaux pour tenter de restructurer ses activités et sa dette de quelque 8,7 milliards. […] » (JRS)
« Voilà d’ailleurs un cas typique d’industrie qui s’est longtemps appuyée sur la faiblesse du dollar canadien pour engranger des profits non mérités; une industrie qui a épuisé la ressource la plus facilement accessible et qui exige maintenant que les gouvernements paient pour le reboisement et la construction de chemins forestiers tout en lui cédant le bois et l’énergie pour des peanuts. En somme, un autre beau cas de compagnie dirigée par des patrons imprévoyants tout juste capables de se remplir les poches sans se soucier de l’avenir des régions qui les ont accueillis.
« Malgré ce constat dramatique, les gouvernements n’ont pas le choix, eux qui ont si longtemps été complices. […] » (JRS)
« Pendant ce temps, le gouvernement de Stephen Harper n’en a que pour l’exploitation pétrolière de l’Ouest et le sauvetage de l’industrie de l’auto en Ontario, les deux régions du pays sur lesquelles il compte le plus pour remporter les prochaines élections. […] » (JRS)
« Alors qu’on tente toujours désespérément d’éviter que GM et Chrysler se placent sous la protection des tribunaux, cette étape vient d’être franchie par AbitibiBowater sans que le gouvernement conservateur lève le petit doigt. Voilà ce qu’on appelle du mépris. » (JRS)
« Et la colère, bordel? Et l’indignation? Et le sentiment de profonde injustice? Ils [les travailleurs qui ont perdu leur emploi] sont où? Ils s’expriment comment? Ils ne s’expriment pas, car ils n’ont jamais été formulés, ni par les politiques, ni par les syndicats. Alors, comment demander aux travailleurs de mettre en forme et en action leur sentiment d’être des paumés de la terre? Des paumés riches, mais des paumés quand même.
« En France, à Mantes-la-Jolie, 200 ouvriers de FCI, quatrième producteur mondial de connecteurs, ont décidé d’occuper leur usine menacée de délocalisation à Singapour. C’était le 24 février. L’usine et la compagnie étaient rentables, mais le fonds d’investissement américain, ce genre de groupe anonyme de riches qui veulent devenir plus riches, souhaitait une plus grande rentabilité. L’usine de FCI a rouvert ses portes mardi dernier et une entente a été conclue qui garantit les emplois au moins jusqu’en 2011. […] » (GC)
« Posons-nous une question. Pourquoi avons-nous l’indignation automatique quand la «nation» est brimée, snobée, oubliée, et faisons-nous le mort quand nos ouvriers prennent le chemin du chômage, de la fin de leur vie active, que leur retraite n’est pas assurée? Posons une autre question. Pourquoi la capacité de mobilisation des centrales syndicales est-elle si faible? Et une question subsidiaire: pourquoi leurs propositions pour faire face à la crise sont-elles si minces et si vides? […] » (GC)
« Abitibi-Bowater va faire faillite. Ce n’est pas la faute de ses employés efficaces et productifs, qui ont fait moult concessions. L’entreprise est tuée par une dette énorme accumulée pour acquérir, pas pour produire. Et ce sont les travailleurs qui paieront de leur maison, certainement pas les dirigeants qui ont coulé le bateau. Il faudrait peut-être commencer à être en colère. Pourquoi ne pas occuper une usine, s’approprier le bois ou le papier? Cesser de laisser les voleurs voler. » (GC)
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