Archives pour la catégorie Notes et réflexions d’après séisme

H comme Haïti… ou plutôt quand je me rappelle le 12 janvier 2010

Port-au-Prince, Haïti, 19 janvier 2010

Église du Sacré-Coeur, Port-au-Prince, Haïti, 19 janvier 2010

Je me souviens. Au moment du séisme de janvier 2010 à Port-au-Prince, j’étais dans ma chambre noire à Montréal. Je m’amusais à imprimer des photos quand la nouvelle est tombée. Michel Desautels de la radio de Radio-Canada l’annonçait brièvement, quelques minutes avant les informations de 17 h. On ne savait encore presque rien.

Ensuite, le déluge est arrivé : les médias se sont emparés de la catastrophe et en ont abusé.

Le lendemain, j’ai fermé la radio – un trop plein d’info et de répétition – pour me réfugier dans la lecture de Pays sans chapeau de Dany Laferrière que j’étais allé me procurer.

Ce jour-là s’est terminée par une question de ma copine : « Irais-tu si l’on te le demandait ? » « Je pense que oui, ai-je répondu après une courte hésitation, parce que je crois que c’est important de témoigner. »

24 heures plus tard, le Centre d’étude et de coopération internationale – CECI – me demandait de me joindre à une première équipe qui se rendait là-bas pour rendre compte de la situation et du travail déjà en cours par l’organisation.

L’équipe sur le terrain était composée de : Philippe Fehmiu à l’animation, Myriam Fehmiu au communications du Ceci, Benoit Aquin comme photographe, Jean-François Dumas à la prise de son et moi comme réalisateur et directeur de la photo en vidéo.

Pour la suite, je vous renvoie à mes entrées du moment.

 

« Ma ville est dans mon ventre »

C’est dans l’avion qui me ramenait à Port-au-Prince en juin dernier que j’ai lu ce texte. Écrit le 6 septembre 2006 par Frankétienne, auteur, poète et artiste Haïtien, il a été publié dans « Une journée haïtienne » de Thomas C. Spear. Je cite de longs extraits où l’auteur parle de sa ville qu’est Port-au-Prince.

« Depuis mon réveil, aux premières poussées de l’aube, je me mets à penser au retour de Marie-Andrée qui vient de marouler un long séjour dans la cité des tours fantômes. Loin du pays. Loin de la maison. Loin de moi.

Au fond, je ne pense qu’à moi-même, à ma solitude incurable dans cette foutue ville port-au-princienne que j’aime avec rage. Avec hargne et douleur.

Seul, je me suis toujours senti seul. Et aujourd’hui encore, je me sens seul dans ce foutoir mouroir dépotoir d’infernal paradis. Je ne m’en suis jamais plaint. Je ne m’en plains pas. Je ne m’en plaindrai jamais. Toutes les déblosailles, les salopritures voluptueusement jouissives de ma ville miracle et malédiction m’habitent totalement. Elles sont dans mes tripes et ma tête.

[…]

Violences, viols, injustices, kidnappings. Tout cela sur fond de misère grinçante autour de minuscules îlots d’un semblant de bien-être et de bonheur chrysocalque. Un étrange cinéma à trame de peur, de stress, de douleur, de provocation, d’arrogance, de faux espoir, de répugnante résignation et de train-train répétitif de mal-vivre et de mal-être.

Arc-en-ciel de silence

l’imaginaire change de forme

et le corps se déplace lentement sous la lune des muettes métamorphoses

un soleil virulent me dévore les entrailles.

Il est midi.

[…]

L’âme reste rongée de violence au feu des mutations sauvages

La mort s’active au moulin des malheurs noyant rêves et chimères.

Rien. Plus rien. Absolument rien. Ni jour ni nuit. Ni temps ni lieu. Ni blanc ni noir. Ni chair ni feu. Ni bois ni pierre. Ni mâle ni femelle. Ni mer ni ciel. Ni toi ni moi. Ni plus ni moins. Ni œuf ni bœuf. Ni vent ni paille. Rien. Absolument rien que le dire hypothétique du non-dire infinitif.

Partir. Revenir. Une histoire d’amour à cheval d’arçon. Des trébuchements. Déséquilibre et chutes évités. Voir. Se revoir. Dire. Dédire et déparler jusqu’au délire.

Non-événement.

Non-fiction.

Non-retour.

Voyager vers le tout.

Voyager tout-partout.

Voyager vers nulle part.

Voyager vers la mort au tempo du néant aux infinis battements de rien définitif.

Un théâtre d’ombre et de rumeurs aux premières lueurs du crépuscule. Tumultueuses agitations à charge de pluie et de sang. Éclairs et bégaiement d’étoiles.

Je travers la ville pénombre d’inquiétude et de bruits sourds. J’avance dans un espace métissé de ténèbres et de clartés. Soudain j’arrive dans les environs de l’aéroport.

[…] »

***

Port-au-Prince mis en mot, en quelque sorte : ses contrastes, ses contradictions, ses joies, ses peines. « Ni jour ni nuit. Ni temps ni lieu. Ni blanc ni noir. »

Je reviendrai sur ce recueil de textes, « Une journée haïtienne » de Thomas C. Spear qui « initie un volume où les poètes, romanciers, auteurs de théâtre et autres nouvellistes annoncent et dénoncent, témoignent et illustrent le vivre à vif d’un peuple. Sans besoin de petite musique de nuit pour endormir ou pour travestir. […] appliqué à lire plus loin que le regard […] Spear transforme le voyage au loin en quête. Quoi de plus fertile !  [...] » Tiré de l’Avant-propos : Journée haïtienne : on en redemanderait ! d’Édouard J. Mounick.

Port-au-Prince – Montréal

Port-au-Prince, Haïti, 30 juin 2010

Montréal - La seule image prise avec mon appareil photo durant mon séjour de tournage à Port-au-Prince. Un rappel d’une photographie prise en janvier dernier.

Premières impressions

Centre-ville de Port-au-Prince, 19 janvier 2010

Port-au-Prince – Comme je l’imaginais le jour de mon départ, la torpeur des premières heures a laissé place à la nouvelle réalité. Ici le mot résilience prend tout son sens.

Port-au-Prince ne ressemble plus à ce que j’ai vu en janvier, au lendemain du séisme. Les gravats qui jonchaient les rues ont été pour la plupart retirés sinon poussés sur les côtés. Partout des monticules de ciment concassé et de poussière. Les trottoirs pullulent d’activités qui débordent sur les rues, ce qui aggrave le problème de circulation déjà criant. Des passants partout ; des écoliers et écolières, sac au dos, qui vont ou viennent de l’école, à toute heure de la journée. La ville grouille de petites besognes. Tous les espaces libres sont pris d’assaut par des tentes collées les unes sur les autres. Certainement une majorité de citadins vivent encore sous la tente: dans les camps ou dans leur jardin, pour les plus chanceux.

*

En tant que coréalisateur et caméraman, il m’est difficile de faire de la photographie. Je reviens donc sur les quelques images prise en janvier dernier, au lendemain du séisme. Je tenterai de me reprendre au cour des prochains jours.

Cse Pa Fòt Mwen

Grand-Rue, Port-au-Prince, 18 janvier 2010
Port-au-Prince, Haïti, janvier 2010

Montréal — Ce matin, je m’envole pour Port-au-Prince, cinq mois après le séisme. Cette fois-ci, c’est en tant que coréalisateur et caméraman d’une petite équipe que je retourne en Haïti pour le tournage de «Cse Pa Fòt Mwen» — titre de travail —, un documentaire de 52 minutes qui sera diffusé sur les ondes de Radio-Canada.

Que vais-je y retrouver ? L’état de crise sera certainement passé, du moins, la première torpeur observée au lendemain du séisme. Qu’en est-il de ce centre-ville, de cette Grand-Rue détruite ? De cette ville effondrée à plus de 80 % dans bien des quartiers ? De ces abris de fortune des premières heures, transformés en camps de réfugiés urbains, ouverts aux intempéries dont la saison ne fait que commencer ?

Cette fois-ci, c’est avec une équipe réduite que je séjournerai dans la capitale pour une quinzaine de jours. Au son, je serai accompagné par Sylvain Vary et à la coréalisation Réal Barnabé qui signe aussi l’idée originale. Réal a l’avantage de bien connaître ce pays pour y avoir voyagé et travaillé à plusieurs occasions depuis les années 70.

Je tenterai donc d’alimenter mon blogue avec quelques entrées au fil des rencontres et des tournages. Si le temps me le permet.

*

«Cse Pa Fòt Mwen»

Idée originale : Réal Barnabé ;

Scénario original : Jocelyn Barnabé et Réal Barnabé

Réalisation : Dominic Morissette et Réal Barnabé ;

Direction photo : Dominic Morissette

Son : Sylvain Vary

Direction de production : Isabelle Thiffault

Production : Yves Bisaillon et Jacques W. Lina

Une production d’Orbi XXI.

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En janvier dernier, c’est avec le CECI que j’ai fait mes premiers pas à Port-au-Prince,  quelques jours au lendemain du terrible séisme.