Archives du mot-clef littérature

Après un long silence

Corinne, Montréal, 29 mars 2011

Ces derniers mois, je n’ai pas beaucoup pris de temps pour entretenir mon blogue. Depuis, ma petite mange, rampe sur le ventre et une première dent tente de pointer.

 

*

Ce matin, alors que Corinne dormait, j’ai terminé la lecture de L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie d’Hervé Kempf. À lire, non pas uniquement parce que nous sommes en campagne électorale, mais bien pour nous faire comprendre comment notre démocratie est en péril. D’entrée de jeux, l’auteur affirme : « Le capitalisme finissant glisse vers une forme oubliée de système politique. Ce n’est pas la démocratie – le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple –, ce n’est pas la dictature – le pouvoir d’un seul aux fins qui lui sont propres –, c’est l’oligarchie : le pouvoir de quelques-uns, qui délibèrent entre eux des solutions qu’ils vont imposer à tous. »

Ce soir, je replonge dans La Chine en dix mots de Yu Hua, laissé de côté depuis quelques jours. Je n’ai pas encore lu son célèbre Brothers : Vais-je m’y risquer avec ses quelques mille pages ? Le livre est là, sur la table, je le croise tous les jours depuis qu’une amie m’a prêté son exemplaire.

Dernièrement, j’ai aussi passé un bon moment avec la courte BD Broderies de Marjane Satrapi : une causerie entre femmes, que l’on devienne se passant à Téhéran, à l’heure thé ou du samovar où la grand-mère ouvre la discussion par « Parler derrière le dos des autres est le ventilateur du cœur ».

 

*

Au cours des prochaines semaines, je vais essayer de mettre en ligne une chronique hebdomadaire, une chronique des jours passés, du quotidien. Un court texte ? Une simple photo ? Certainement un peu tout ça, je ne sais pas encore.

Montréal – Constantinople

Corinne, 5 décembre 2010

Mes promenades matinales, celles que je faisais avec Corinne dès notre levé, ont laissé place à la noirceur qui s’allonge et au froid qui s’installe.

Maintenant, notre rituel se compose, en plus du café que je bois avec elle, assis par terre, d’échanges de sourires et de petits cris. Souvent elle me surprend avec de nouveaux sons. Ensuite, rapidement, elle se rendort pour un petit trois quarts d’heures. L’appartement redevient calme avec la lumière qui commence timidement à envahir la pièce. J’en profite pour plonger dans mes lectures. J’allume une lampe. Je laisse le journal pour les heures plus occupées de la journée.

Ce matin, je me suis donc retrouvé avec Michel-Ange, dans les rues de Constantinople, au temps de la Renaissance : un roman de Mathias Enard au titre magnifique, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants. Le bruit de l’animation de cette ville qui deviendra Istanbul contraste avec le froid de la pièce et le calme de l’hiver déjà bien en place de Montréal.

Corinne se réveille. Je dépose le livre et m’amuse avec elle. Marie-Pierre dort. Elle viendra nous rejoindre dès que les cris de la petite la réveilleront ou nous irons la trouver dans le lit si elle manifeste quelques signes de faim. Ce qui nous laisse parfois, encore quelques minutes.

Pour ce qui est de nos promenades, elles ont maintenant lieu un peu plus tard dans la journée, idéalement au moment où le soleil réchauffe timidement nos visages. À moins que je travaille à l’extérieur.

La canicule… ou « Mais que lit Stephen Harper ? »

Corinne, 3 septembre 2010

La canicule qui sévit, est en train de nous rendre complètement amorphes. Les trois derniers jours, nous les avons passés chez mes parents, dans leur maison climatisée. Mais là nous sommes de retour en ville et avons « squatté » le sous-sol. Corinne et Marie-Pierre sont exténuées et dorment côte à côte, juste derrière mon bureau où j’écris ces lignes.

*

Je connaissais le projet de l’auteur Yann Martel, d’envoyer un livre au Premier ministre Steven Harper, tous les quinze jours. De ces suggestions de lectures accompagnées d’une correspondance à sens unique, Martel a publié Mais que lit Steven Harper et anime aussi un site internet.

Si de ce projet il en résultait qu’une liste d’ouvrages à lire, une « bibliothèque idéale », cela serait déjà intéressant. Mais le résultat va bien au delà. Tout au long de la correspondance qui accompagne chaque envoi, l’auteur explique le pourquoi de son choix, mais mieux encore, il nous entretient sur le pourquoi de la littérature en particulier, des arts en général en prenant exemple du livre qu’il envoie. Une sorte de Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke en défense à la littérature et aux arts. Un domaine que Steven Harper, son gouvernement conservateur et bien d’autres trouvent inutile et contre-productif !

D’ailleurs avec la nouvelle saison d’automne qui commence à la radio de Radio-Canada, je vais m’ennuyer des chroniques estivales et hebdomadaires de Dany Laferrière à l’émission du matin où la littérature était souvent à l’honneur. Ses chroniques, tout comme ses livres, m’ont toujours donné envie de lire encore davantage.

« Ma ville est dans mon ventre »

C’est dans l’avion qui me ramenait à Port-au-Prince en juin dernier que j’ai lu ce texte. Écrit le 6 septembre 2006 par Frankétienne, auteur, poète et artiste Haïtien, il a été publié dans « Une journée haïtienne » de Thomas C. Spear. Je cite de longs extraits où l’auteur parle de sa ville qu’est Port-au-Prince.

« Depuis mon réveil, aux premières poussées de l’aube, je me mets à penser au retour de Marie-Andrée qui vient de marouler un long séjour dans la cité des tours fantômes. Loin du pays. Loin de la maison. Loin de moi.

Au fond, je ne pense qu’à moi-même, à ma solitude incurable dans cette foutue ville port-au-princienne que j’aime avec rage. Avec hargne et douleur.

Seul, je me suis toujours senti seul. Et aujourd’hui encore, je me sens seul dans ce foutoir mouroir dépotoir d’infernal paradis. Je ne m’en suis jamais plaint. Je ne m’en plains pas. Je ne m’en plaindrai jamais. Toutes les déblosailles, les salopritures voluptueusement jouissives de ma ville miracle et malédiction m’habitent totalement. Elles sont dans mes tripes et ma tête.

[…]

Violences, viols, injustices, kidnappings. Tout cela sur fond de misère grinçante autour de minuscules îlots d’un semblant de bien-être et de bonheur chrysocalque. Un étrange cinéma à trame de peur, de stress, de douleur, de provocation, d’arrogance, de faux espoir, de répugnante résignation et de train-train répétitif de mal-vivre et de mal-être.

Arc-en-ciel de silence

l’imaginaire change de forme

et le corps se déplace lentement sous la lune des muettes métamorphoses

un soleil virulent me dévore les entrailles.

Il est midi.

[…]

L’âme reste rongée de violence au feu des mutations sauvages

La mort s’active au moulin des malheurs noyant rêves et chimères.

Rien. Plus rien. Absolument rien. Ni jour ni nuit. Ni temps ni lieu. Ni blanc ni noir. Ni chair ni feu. Ni bois ni pierre. Ni mâle ni femelle. Ni mer ni ciel. Ni toi ni moi. Ni plus ni moins. Ni œuf ni bœuf. Ni vent ni paille. Rien. Absolument rien que le dire hypothétique du non-dire infinitif.

Partir. Revenir. Une histoire d’amour à cheval d’arçon. Des trébuchements. Déséquilibre et chutes évités. Voir. Se revoir. Dire. Dédire et déparler jusqu’au délire.

Non-événement.

Non-fiction.

Non-retour.

Voyager vers le tout.

Voyager tout-partout.

Voyager vers nulle part.

Voyager vers la mort au tempo du néant aux infinis battements de rien définitif.

Un théâtre d’ombre et de rumeurs aux premières lueurs du crépuscule. Tumultueuses agitations à charge de pluie et de sang. Éclairs et bégaiement d’étoiles.

Je travers la ville pénombre d’inquiétude et de bruits sourds. J’avance dans un espace métissé de ténèbres et de clartés. Soudain j’arrive dans les environs de l’aéroport.

[…] »

***

Port-au-Prince mis en mot, en quelque sorte : ses contrastes, ses contradictions, ses joies, ses peines. « Ni jour ni nuit. Ni temps ni lieu. Ni blanc ni noir. »

Je reviendrai sur ce recueil de textes, « Une journée haïtienne » de Thomas C. Spear qui « initie un volume où les poètes, romanciers, auteurs de théâtre et autres nouvellistes annoncent et dénoncent, témoignent et illustrent le vivre à vif d’un peuple. Sans besoin de petite musique de nuit pour endormir ou pour travestir. […] appliqué à lire plus loin que le regard […] Spear transforme le voyage au loin en quête. Quoi de plus fertile !  [...] » Tiré de l’Avant-propos : Journée haïtienne : on en redemanderait ! d’Édouard J. Mounick.

Voyages et littérature – Haïti

Une suite, en quelque sorte, à « Voyages et littérature » publié le 16 février dernier.

*

Me voilà de retour de Port-au-Prince. Un second séjour de tournage depuis le séisme du 12 janvier dernier. Lors de voyages de production comme ceux-là, il m’est bien entendu difficile de porter mon attention ailleurs que sur le projet. J’ai donc dû laisser de côté mon appareil photo qui me suit toujours, et mes livres de lecture pour ne pas perdre le fil.

*

Depuis janvier, mais surtout depuis mai dernier, je tente de parfaire ma connaissance de la littérature haïtienne qui se limitait presque exclusivement à Dany Laferrière et Émile Ollivier dont j’ai retrouvé un des livres dans ma bibliothèque juste avant mon départ. Je me suis promis d’y revenir.

J’ai commencé mes devoirs avec  « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain. À Port-au-Prince même, j’ai mis la main sur une édition haïtienne de « Les comédiens » de Graham Green, dont l’intrigue se passe à l’Hôtel Oloffson durant les pires années du régime de Papa Doc et sa célèbre et sanguinaire milice des Tontons Macoute.

Au cours des derniers jours, je me suis lancé à la recherche de sites d’intérêts sur Haïti. Un premier « répertoire » trouvé : le blogue « Papalagui, littératures éparses et ultrapériphériques » de Christian Tortel sur site des blogs du Monde, qui nous réfère à plusieurs pages sur Haïti, dont ce blogue de Jean-Marie Théodat. Ce matin, je suis tombé sur ce texte, « Le deuil des autres« , publié au lendemain des défaites du Brésil et de l’Argentine à la Coupe du monde en Afrique du Sud. L’auteur termine son article avec ce paragraphe – c’est moi qui souligne :

« Je me dis que le football n’est qu’un prétexte à une confrontation nécessaire entre des groupes dont c’est l’ultime raison d’exister, en l’absence d’actions et de projets de société qui les mobilisent en vue du bien commun et de l’intérêt général. Cette belle jeunesse à l’énergie profuse fourmille d’idées et de chantiers, mais il manque une vraie partition, une feuille de route claire pour diriger cette débauche de talents et cette saine passion vers des buts plus élevés qu’un simple carré de filet sur une pelouse factice. Un peuple qui accorde autant d’importance à une manifestation sportive à laquelle elle n’a même pas été invitée, alors que les décombres de la capitale sont encore fumants sous ses tentes, ne peut pas être tout à fait idiot, ni tout à fait insensible à la douleur. Je préfère y voir le signe d’une résilience réelle, d’un fairplay souverain dans la défaite sportive comme dans le deuil et qui semble y préparer. Il s’agit d’un signal envers les élites pour dire que ce peuple aussi rêve de victoires et de trophées, qu’il est encore capable de se mobiliser et de s’enthousiasmer pour des objectifs élevés. Bref, qu’il n’est pas enseveli ni abasourdi par la chute des murs. Qu’il est encore debout. « Se bite l’bite, l’poko tonbe ». Il a beau trébucher, il n’a pas encore touché le sol. »