Voyage dans le delta de l’Indus, au Pakistan

Le delta de l’Indus au Pakistan, inextricable lacis de canaux naturels, fût pendant longtemps la région la plus fertile du pays. L’abondance d’eau favorisait l’agriculture, surtout la riziculture. Le mélange d’eau douce et d’eau salée permettait aussi le développement de plusieurs espèces marines.

Après la partition de 1947, le Pakistan a construit sur l’Indus le plus important système d’irrigation au monde, composé de dix-neuf barrages, dont deux des plus grands de la planète. Mais l’élaboration de ce complexe en amont du fleuve n’a pas tenu compte des effets à moyen et long terme sur l’environnement et sur la population d’un pays qui dépasse les 132 millions d’habitants. Aujourd’hui, environ 91 % de l’eau du fleuve est détournée à des fins d’irrigation. L’eau douce ne se rendant plus dans le delta, on prive d’eau la population du delta, soit quelque 130 000 personnes. La région côtière de la province du Sind, la plus durement touchée par ce désastre, ressemble désormais à un immense désert.

Un pêcheur du village de Hadji Youssef Katiyar résumé ainsi les bouleversements qui ont affecté la région : « À l’époque nous vivions d’agriculture, mais après l’Indépendance, la mer a complètement enseveli nos terres. Nous avons été forcés de quitter notre village et avons maintenu nos activités agricoles pour un moment. Mais alors que le débit du fleuve diminuait, la terre est devenue de moins en moins fertile. D’agriculteurs, nous nous sommes convertis à la pêche. Nous ne connaissions encore rien de la pêche commerciale. Aujourd’hui, nous devons aller en haute mer, parce qu’il n’y a plus de poisson sur les côtes. Parfois, le voyage dure deux ou même trois semaines. Une fois les dépensées payées, nous recevons environ 100 à 300 Roupies (l’équivalent d’environ 5 $ US). »

En 2004, j’ai traversé des villes et des villages menacés par la désertification. Partout où j’ai passé, les histoires se ressemblaient : Le fleuve de l’Indus, le plus grand réseau d’irrigation du monde, se rétrécit ; la mer gagne du terrain ; l’aridification poursuit sa progression. Partout, des agriculteurs devenus pêcheurs, parce que le sol ne produit plus.

Structuré en cinq chapitres, « Voyage dans le delta de l’Indus » est le récit photographique de ma rencontre avec les habitants du delta de l’Indus qui poursuivent quotidiennement une lutte pour réclamer leurs droits fondamentaux.

 

 

Shat Bandar (Thatta), 26 juin 2004; Lac Nareri (Badin), 27 juillet 2004; Village de Mehmood Jatt (Thatta), 26 juillet 2004.

Shat Bandar (Thatta), 26 juin 2004
Lac Nareri (Badin), 27 juillet 2004
Village de Mehmood Jatt (Thatta), 26 juillet 2004

 

 

 

 

I – Bhola Colony, Rehri

Forêt de mangroves sur les rives de Rehri, 1er juillet 2004.   

Forêt de mangroves sur les rives de Rehri, 1er juillet 2004

 

Aux portes de Karachi, le village de Bhola compte environ 500 habitants, principalement des migrants venus du delta de l’Indus, une centaine de kilomètres plus loin.

 

Capitaine Punal (Rehri), 1er juillet 2004.
Capitaine Punal (Rehri), 1er juillet 2004
Yasin, fils de Punal (Rehri), 1er juillet 2004; Karachi, 3 juillet 2004.
Yasin, fils de Punal (Rehri), 1er juillet 2004
Karachi, 3 juillet 2004

 

Sakina, Dabla (Rehri), 18 juin 2004 .
Sakina, Dabla (Rehri), 18 juin 2004

 

Mohammad Jumman, pêcheur et père de huit enfants, explique pourquoi il a quitté le delta pour s’installer à Bhola Colony : « Je suis né à Kanoon Shan, près de Keti Bandar dans le delta. On dit qu’autrefois les gens y vivaient d’agriculture car les terres étaient fertiles. On y cultivait du riz, du blé et des fruits. Quand le débit du fleuve a diminué, la mer a envahi la terre. Maintenant, il n’y a plus d’eau douce. Ici, il manque bien sûr l’électricité et les latrines, mais au moins nous avons de l’eau potable et une école pour nos enfants. »

*

Rencontrée sur la route, Sakina, dix ans, recueille de l’eau dans des récipients recyclés. Malgré son jeune âge, elle pêche déjà avec son père. « L’école, ce n’est pas important ! », constate-t-elle. Il faut avant tout subvenir aux besoins de la famille.

 

Jamila et Balkees, militantes du Pakistan Fisherfolk Forum (PFF), et la capitaine Sughra, Bholha Colony (Rehri), 17 juin 2004.
Jamila et Balkees, militantes du Pakistan Fisherfolk Forum (PFF), et la capitaine Sughra, Bholha Colony (Rehri), 17 juin 2004

 

Dans la grande pièce d’une maison sur pilotis, des habitants de Keti Bandar partagent leurs expériences, comme s’ils racontaient une histoire à relais qui traverse les générations. 

 

Mohammad Bhola, Dabla (Rehri), 17 juin 2004.
Mohammad Bhola, Dabla (Rehri), 17 juin 2004

 

Mohammad Bhola, l’un des doyens du village : « Je suis arrivé le premier ici, il y a 30 ans. Ma famille et moi avons quitté notre village parce qu’il n’y avait plus d’eau potable. Nous nous sommes installés dans la région et j’ai continué à pêcher. Plus tard, les autres nous ont suivis. »

 

Gailo, Dabla (Rehri), 17 juin 2004.
Gailo, Dabla (Rehri), 17 juin 2004

 

Gailo, pêcheur et musicien : « J’ai encore de la famille à Keti Bandar. Là-bas, on y vit difficilement. Un camion-citerne distribue l’eau potable, qui est vendue au litre. L’eau est pleine de bactéries. Ma famille aimerait bien venir s’installer ici, mais pour cela il faut avoir un peu d’argent. »

 

Khatoo, Dabla (Rehri), 17 juin 2004.
Khatoo, Dabla (Rehri), 17 juin 2004

 

Khatoo pêche avec son époux Ramzan. Dans sa jeunesse, elle fabriquait des filets de pêche, activité économique traditionnelle des femmes de la région. Mais depuis l’introduction du filet en nylon, qui est produit à l’extérieur de la communauté, elle doit gagner son pain autrement. Ses mains, frivoles, racontent des histoires de pêche : « Jadis, la mer était généreuse. Aujourd’hui, il faut se rendre au large et y rester au moins une dizaine de jours. Ce sont les chalutiers qui ont tout pêché. Et il y a aussi les autres, les nouveaux pêcheurs. Dans la région, tout le monde s’est converti à la pêche. »

 

Au large d’Ibraim Hydri, 4 août 2004.
Au large d’Ibraim Hydri, 4 août 2004

 

II – Le delta

Cimetière de Keti Bendar (Thatta), 24 juin 2004.  

Cimetière de Keti Bendar (Thatta), 24 juin 2004

 

La région de Keti Bandar marque une frontière, au-delà de laquelle il n’existe aucune terre agricole. La mer a envahi un sol trop plat qui ne permet plus à l’eau de se retirer. Les eaux salines ont dévoré les terres fertiles, entraîné la disparition de la couverture végétale, ruiné la production alimentaire et semé une sécheresse persistante. Il ne reste plus rien pour empêcher l’avancée du désert.

 

Ancienne usine de transformation de riz, Keti Bandar (Thatta), 24 juin 2004 ; Village de Keti Bandar (Thatta), 24 juin 2004 ; Village de Keti Bandar (Thatta), 24 juin 2004.
Ancienne usine de transformation de riz, Keti Bandar, 24 juin 2004
Village de Keti Bandar (Thatta), 24 juin 2004
Village de Keti Bandar (Thatta), 24 juin 2004

 

Le village de Keti Bandar est protégé par une jetée. À quelques centimètres au-dessus du niveau de la mer, il n’est pas à l’abri des fortes marées ni des tempêtes venues du large. Formé d’environ 300 maisons, Keti Bandar compte quelque 3 500 habitants. Tous dépendent des ressources de la mer ; aucun n’a accès à l’eau potable.

Jadis, bien avant l’arrivée des Anglais, le riz était une culture d’exportation et l’une des principales activités du port de Keti Bandar. Aujourd’hui, les fondations d’une usine de transformation de riz – fermée au lendemain de l’Indépendance du pays – rappellent un cimetière.